Je publie ici un article que j’ai écris pour le blog de Christophe Gatineau le jardin vivant, dans le cadre d’une série d’articles consacrée aux vers de terre. Voici le lien vers l’article sur le blog de Christophe, le vers de terre nous le dit, écoutons-le, avec un très beau préambule à mon article proprement dit.

Il est bien connu que pour que les plantes poussent bien, il faut qu’elles aient à disposition des éléments minéraux qu’elles puisent dans le sol. Parmi ces éléments, le plus important en terme quantitatif est l’azote, le fameux « N » du trio « NPK » (Azote, Phospore, Potassium). Dans cet article nous allons nous cantonner à l’azote et découvrir comment les vers de terre viennent perturber notre compréhension de la nutrition azotée des plantes.

Pour ce faire, je vais me baser sur une expérience menée par Marcel Bouché et qui est décrite dans son livre « des vers de terre et des hommes » (Actes Sud 2014) aux pages 200 à 203. Pour ceux qui préfèrent les vidéos, je vous invite à visionner par exemple la conférence qu’il a fait aux Rencontres Maraîchage sur Sol Vivant 2015 à Baerenthal en Moselle.

En résumé, il a utilisé les vers de terre pour suivre l’azote dans le sol. Pour ce faire, il a nourrit des vers de terre avec de l’azote 15 qui est un isotope non radioactif de l’azote très rare dans la nature – le chiffre 15 signifie que cet azote possède 7 protons et 8 neutrons dans son noyau, soit 15 nucléons, contrairement à l’azote 14 beaucoup plus commun qui lui ne possède que 7 neutrons et donc 14 nucléons au total. Cet azote 15 a donc remplacé l’azote 14 qui était présent dans les vers de terre initialement. Pour ceux qui voudraient rechercher la publication scientifique d’origine, voici le lien sur science direct.

Puis il a réintroduit ces vers de terre dans une vieille prairie et a suivi l’évolution de cet azote 15 dans les vers de terre, le sol et les plantes.

Les résultats sont résumés par ce schéma (schéma simplifié établi d’après celui de Bouché 2014, des vers de terre et des hommes, p. 201)

Evolution de la teneur en azote 15 dans les vers de terre, le sol et la végétation suite à la réintrioduction des vers de terre dans la prairie. D'après Bouché, 2014.

Evolution de la teneur en azote 15 dans les vers de terre, le sol et la végétation suite à la réintroduction des vers de terre dans la prairie. D’après Bouché, 2014.

Qu’y observe-t-on ?

Tout d’abord, et cela est prévisible, une baisse rapide de la teneur en azote 15 dans les vers de terre, ce qui est logique puisqu’ils perdent l’azote 15 qu’ils contiennent à travers leurs urines, mucus… et le remplacent par de l’azote 14 venant de leur nourriture.

Une partie de cet azote part logiquement dans le sol et les turricules, mais curieusement au-delà de 20 jours, il n’y a plus trace de cet azote dans le sol… Mais alors où est-il donc ?

Eh bien dans les plantes tout simplement ! Et notamment dans les racines d’où il est progressivement transféré dans les parties aériennes.

Cela veut donc dire qu’en à peine plus d’un mois, la quasi-totalité de l’azote contenu dans les vers de terre se retrouve dans les plantes ! Et ce quasiment sans être passé dans le sol, ni même les turricules ! Comme s’il y avait un transfert direct ou presque depuis les vers de terre vers les plantes.

Pas de pertes

Et on remarque ici un autre fait amusant : au début de l’expérience, la teneur en azote 15 décroît, ce qui avait dans un premier temps été attribué à une volatilisation, comme cela s’observe très communément suite à une fertilisation azoté classique. Or ici, contre toute attente, à partir du 14ème jour, la teneur totale remonte et au bout de 40 jours, la quasi-totalité de l’azote 15 initial se retrouve dans la végétation, indiquant qu’il n’y a eu aucune perte d’azote au cours de l’expérience ! L’interprétation est que c’est de l’azote qui avait été libéré par les vers de terre en profondeur, au-delà des 50 cm étudiés par l’expérience, puis de là remontés par les végétaux via leur système racinaire. Cette remontée devient perceptible sur les courbes à partir du 14ème jour

Qu’est ce que tout cela suggère-t-il ?

Les agronomes ont l’habitude de considérer que pour qu’une plante puisse se nourrir en azote, il faut que cet azote soit sous forme minérale dissoute (nitrates…) dans l’eau du sol. Or on voit ici, que l’azote contenu dans les vers de terre est presqu’entièrement utilisé par les plantes en 40 jours seulement. Cela signifie-t-il que pour avoir des cultures abondantes, il suffit d’avoir plein de vers de terre en bonne santé dans sa terre ? Cela implique-t-il que la seule action nécessaire pour la fertilisation est de prendre soin des vers de terre en réduisant le travail du sol et en leur fournissant de la matière cellulosique à manger ? Affirmer cela de façon abrupte semble un peu rapide mais c’est bien la direction qui est suggérée ici.

Bien sûr l’expérience présentée ici a été faite sur prairie et rien ne dit que les résultats seraient identiques dans un champ de céréales ou dans un potager, mais cette piste vaut d’être suivie, ce d’autant plus qu’elle va dans le même sens que les observations faites par les praticiens qui cultivent « sol vivant » au potager, en maraîchage ou en grandes cultures.

En tous cas, il est clair que les vers de terre n’ont pas fini de nous étonner !

Affaire à suivre !

13 Responses to Et si les vers de terre révolutionnaient notre approche de la fertilisation ?

  1. Plumeau roland (2 comments) dit :

    C’est une excellente étude du rôle souvent évoqué des vers de terre. Pour cette fois une étude documentée, avec arguments scientifiques, permet d’expliciter cette action bénéfique.
    Il serait intéressant de connaître en plus la répartition de ce carbone 15 chez les autres organismes vivants, insectes, champignons, virus, bactéries… de la couche arable.
    merci Gilles pour cette communication.

  2. Marc (131 comments) dit :

    Expérience intéressante !
    Généralement je trouve que beaucoup de gens qui font même seulement un tout petit peu de jardinage se rendent compte du rôle important des vers de terre. ça commence à se savoir un peu partout : bientôt on les verra dans les magazine people LOL Je plaisante !
    Il en existe 3 sortes : ceux de surface, petits et de couleur rouge, les épigés. On peut les voir dans notre compost, voir en ramassant des feuilles dans la rue comme cela m’est arrivé cet après-midi…. Ils peuvent être très nombreux avec un peu de terre et des feuilles par dessus. La 2ème catégorie ce sont les endogés qui sont un peu plus profond dans la terre. Et ceux dont on parle généralement ce sont les grands lombrics les anéciques dont on voit les turricules (cherchez pas dans le dictionnaire je n’ai pas trouvé …. peut-être dans les nouveaux), sur la terre sous forme d’escalier en colimaçon. On en voit partout sur les pelouses ou même les allées cailloutées. Eux aiment voyager car ils se nourrissent en surface et replongent profond dans la terre jusqu’à l’argile et reviennent déposer ce qu’ils ont dans leur « estomac ». Ce sont les turricules. En plus cela fait tout un remue-ménage qui nous dispense de bêcher : ils font le travail pour nous en aérant la terre sans tout détruire avec un bêchage. C’est ce que les agriculteurs industriels n’ont pas compris avec leurs énormes tracteurs. Pour plus d’infos voir le dernier livre des Bourguignon qui expliquent mieux que moi et que je n’ai pas sous les yeux mais est excellent et pas seulement sur les vers de terre « Le sol, la terre et les champs ».
    Amicalement.
    Marc.

  3. Carabus (2 comments) dit :

    Bonjour,

    Il faut remarquer que 1000 mg d’N/m² ne fait jamais que 10 Kg d’azote par ha, ce qui correspond à 10%, au plus, des besoins de la prairie.
    Les plantes ont eu vite fait de consommer cet azote pour satisfaire leurs besoins, azote que l’on retrouve dans les racines puis dans les parties aériennes de la plante.

    C’est la mobilisation de cet N15 par les racines, au bout de 40 jours, sans transfert vers les parties aériennes que je trouve curieux
    Comme si les plantes avaient satisfait leurs besoins, l’N15 restant dans les racines, comme stocké, en attente.
    La seule chose que ce graph suggère, pour moi, est qu’un ver de terre réalise le transit complet des matières ingérées en 40 jours, époque où il détient encore pas mal d’N15 ingéré avant d’avoir rejoint la prairie.

    De plus, ce qui me gène beaucoup dans ce graph est que la partie d’N15 non retrouvée = « la courbe du total », est plus importante que la partie dosée dans « le sol + l’aérien » !
    A 20 jours : sol + aérien = autour de 145 g. d’N15 et le non expliqué = 1000-850 = 150 !
    Bien délicat de proposer une explication dans la répartition de cet azote ! Ou est passé cet « inexpliqué » qui est loin d’être négligeable :
    A 10 jours : Inexpliqué = 18% et N du sol + aérien = 18%
    A 15 jours : Inexpliqué = 20% et N du sol + aérien = 19%
    A 20 jours : Inexpliqué = 18% et N du sol + aérien = 17%
    A 25 jours : Inexpliqué = 15% et N du sol + aérien = 17%

    La cinétique générale reste toutefois intéressante.

    Bonne journée.

    • Gilles Domenech (789 comments) dit :

      Je reviens sur tous ces chiffre, cette analyse est intéressante.
      tout d’abord les 1000mg/m² : il s’agit de l’azote total contenu dans les vers de terre qui ont été réintroduit, on n’a ici aucune info sur la quantité totale d’azote contenu dans les vers de terre (il y avait de vers de terre avant la réintroduction des vers nourris au 15N). La biomasse de vers de terre dans une prairie, peut monter à 400 g/m² (D’après Gobat et al. 2010 Le Sol Vivant, PPUR, p.48). Prenons 200 g pour ne pas se positionner dans un cas trop optimal. La quantité d’azote dans la zoomasse est de 5 à 10% (Toujours d’après Gobat et al. 2010, p.582). Cela nous fait quand même 10 à 20 g/m² soit de 10 à 20 fois plus que ce qui est mesuré dans les vers de l’expérience qui sont très minoritaires vis à vis de la population totale de vers de terre.
      Pour ce qui est du transfert raicnes-plantes, il nous manque en effet des données sur les biomasse végétales souterraines et aériennes. mais il est très possible que la biomasse souterraine soit nettement supérieur puisqu’on a affaire à des plantes vivaces. Je reconnais qu’il me manque une info c’est la saison à laquelle a été réalisée cette expérience. Si c’est en tout début de printemps, la biomasse aérienne est faible et il normal du coup que l’azote total qu’elle contient soit lui aussi faible.
      Pour la fin je ne comprends bien l’intérêt de comparer les quantité d’azote dans le sol + parties aériennes de la plante – deux compartiments qui ne sont même pas connectées directement, puisque l’azote transite par les racines pour aller de l’un à l’autre – avec l’azote « manquant ». Le fait que cet azote « manquant » « réapparaisse » au bout de 14 jours indique clairement qu’il était toujours dans le système sol-plante mais qu’il n’était pas détecté par les mesures. La seule possibilité est donc qu’il ait été enfoui à plus de 50 cm de profondeur par les vers de terre.

      • Corinne (1 comments) dit :

        L azote manquant??? Il y a 2 type d azote. Pour simplifier il y a le rapide qui sera absorbé par les plantes très rapidement et le lent qui est stocké.
        Les bactéries capture l azote et il y en a des milliers sur un sol couvert. Ces bactéries stocke aussi de l eau qu elles enrichissent en nutriments mais tout ça ont ne sait pas en mesurer la quantité. Azote Stoke dans les bactéries + azote du mucus des vers de terre + azote des turricules+ azote de l air et celui dans les racines des plantes qui sont arrivée à maturité = azote produit en continu et à disposition continuellement.
        je rajouterai pour les septiques des matières carbonée que plus vous réduisez la taille en broyant vos végétaux plus vous cassez la chaîne carbonée qui a capture l azote de l air.cet azote est perdu.

  4. Jacky LECANU (1 comments) dit :

    Excellente etude … Cette vie souteraine est passionnante ! J’ai emmenage il y a un an en Vendee ou je m’acharne a reconstituer la fertilite du sol plutot sablonneux et « lave » l’hiver par la remontee de la nappe phreatique : je suis situe a la lisiere du marais breton : Dans le potager : compost de mes dechets menagers et du broyat de mes tontes de haies de feuillus ,feuilles et algues …
    sur pelouse: robot de tonte creant un mulching permanent : partout j’observe
    Une proliferation de lombrics …

  5. VIGNON JEAN YVES (1 comments) dit :

    Avec mes amis Henri DESSOLAS et Jean Claude PARGNEY nous avons ecrit sur la truffe et dèja dans les années 2005 nous disions: PAS DE VERS DE TERRE…..PAS DE TRUFFE ( voir les livres OSEZ CULTIVER LA TRUFFE AUTREMENT et sa réedition TRUFFES:OSONS UNE CULTURE RAISONNEE mais souvent les praticiens de terrain sont souvent ignorés!!!!

    • Christophe G (48 comments) dit :

      Bonjour,

      Pourquoi dites-vous que les praticiens sont souvent ignorés ?

      Peut-être est-ce à eux d’élever un peu la voix pour qu’on puisse les entendre… Quant à votre livre, j’avoue ne pas l’avoir lu, la truffe restant une niche de l’agriculture.

      Ceci dit, dès 1920 le ministère de l’agriculture a fait la promotion du ver de terre mais à priori les praticiens sont restés sourds… Vous comprenez, c’est pas facile de se parler et de s’entendre… Belle journée

  6. Carabus (2 comments) dit :

    Pour avoir l’explication de la chose par Mr Bouché : https://www.youtube.com/watch?v=3ecG2fdYshA

  7. Andrieux j.f. (1 comments) dit :

    L’explication scientifique par M. Bouché est vraiment intéressante, et les conclusions révolutionnaires sur le cycle de l’azote (et du carbone) dans un sol en lien avec les vers de terre.
    Je vais diffuser ces infos dans notre association de jardiniers « les biaux jardins » à Ploufragan

  8. Baptiste (21 comments) dit :

    Bonjour,
    J’ai une petite question, sans lien direct avec l’étude si dessus, si ce n’est les vers de terre.
    Je me promenais, il y a quelques jours, en forêt, en ayant à l’esprit la « ligne directrice » du sol vivant (si je peux m’exprimer ainsi), que l’aboutissement naturel d’un sol vivant sans intervention humaine est la forêt, et je ne suis donc interrogé sur la présence de vers de terre dans le sol/humus de la forêt. Or, à première vue, je n’observais aucun turricule (à l’inverse de la pelouse aux abords de ma maison qui elle en est rempli) mais comme l’épaisseur de feuilles mortes sur le sol était importante, je ne suis dit que je devais regarder dessous.
    J’avoue n’avoir pas utilisé de matériel très sophistiqué pour examiner le sous-sol forestier, j’ai juste un peu creusé la couche d’humus à la main, mais je n’ai trouvé aucun verre de terre ni même aucune trace de leur présence.
    Alors de retour à la maison, je ne suis tourné vers la sphère virtuelle et effectivement, j’ai trouvé quelques documents (https://frama.link/QmZeeN_W ,par exemple) qui montrent que la densité de vers de terre en milieu de type forêt de feuillus était environ 5 fois moins importante que dans une prairie. Et j’avoue ne pas bien comprendre pourquoi ? Pourquoi la nourriture des verres de terre (matière organique), en abondance en forêt, n’entraine pas une plus grande densité de population dans ce milieu ?
    Il fort probable que je fasse une erreur de raisonnement quelque part, dans la mesure où je ne suis pas spécialiste du tout, mais une petite explication pourrait être utile à ma compréhension.
    Merci.
    Bien cordialement.

  9. hagardunord (1 comments) dit :

    Bonjour,
    Puisqu’il est question dans cet article de la présentation des résultats d’une expérience scientifique, j’en profite pour attirer votre attention sur un terme dont j’ai pris connaissance par le livre de George Oxley , La fleur au fusil. L’auteur – que je découvre- semble attacher beaucoup d’espoir à ce qu’il appelle l’énergie microfluidique de l’eau . La microfluidique , « axe de recherche récent, est relative à tout ce qui concerne les écoulements dans des structures ou machines mettant en jeu des dimensions caractéristiques de l’ordre du micromètre. L’objectif de cet ouvrage est de fournir au chercheur ou à l’ingénieur les outils pour la modélisation, l’expérimentation et la simulation de ces micro-écoulements, étapes préliminaires indispensables à la conception et l’optimisation des microsystèmes à fluides. » ( selon une définition trouvée sur la toile). Oxley [dont l’ouvrage introduit, notons le, un léger biais puisqu’il la qualifie d’énergie alors que cela se définirait plus comme une propriété] mobilise cette notion en rapport avec la croissance très rapide des champignons et le transfert d’informations que l’on y a observé. Il s’en sert aussi pour expliquer les transferts d’eau dans le sol , entre microorganismes. Et c’est là peut-être que l’on rejoint le fond de votre article…
    Bien à vous.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Les liens des commentaires peuvent être libérés des nofollow.